Etude exploratoire sur la santé sexuelle et reproductive des personnes LGBTQI+ amazigs

Etude exploratoire sur la santé sexuelle et reproductive des personnes LGBTQI+ amazigs

Nous avons le plaisir de partager avec vous les messages de plaidoyer lors de l’atelier de clôture qui s’est déroulé le 27 Mars 2026 à Hammamet suite à la présentation des premiers résultats de notre etude .

Merci à tout les intervenants, les participants et participants et participants et au staff qui a travaillé .

Association Tunisienne de Prévention Positive
« Un donneur, un réservoir et un transporteur d’énergie universelle »⁩

Liste des abréviations

ADLI : Association tunisienne pour la Défense des Libertés Individuelles

ATL MST/SIDA : Association Tunisienne de Lutte contre les MST et le SIDA

ATP+ : Association Tunisienne de Prévention Positive

DAMJ : Association Tunisienne pour la justice et l’égalité

DSSB : Direction des Soins de Santé de Base

GFATM : Fonds mondial de lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme

HSH : Hommes ayant des rapports Sexuels avec des Hommes

IST : Infections Sexuellement Transmissibles

LGBTQI+ : Lesbiennes, Gays, Bisexuel.le.s, Trans, Intersexes, Queers et Plus

MST : Maladies Sexuellement Transmissibles

ONUSIDA : Programme commun des Nations Unies sur le VIH/Sida

PNLS/MST : Programme National de Lutte contre le Sida et les MST

SIDA : Syndrome de l’Immuno-Déficience Acquise

SSR : Santé Sexuelle et Reproductive

VIH : Virus de l’Immunodéficience Humaine

La présente étude, conduite par ATP+, contribue à combler un déficit critique de données relatives aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes amazighs en Tunisie. Elle s’inscrit dans la dynamique des efforts nationaux de lutte contre le VIH et les infections sexuellement transmissibles, en apportant un éclairage spécifique sur une population encore peu documentée et insuffisamment prise en compte dans les interventions programmatiques.

Malgré une prévalence globale du VIH relativement faible dans la population générale, l’épidémie en Tunisie demeure concentrée au sein de populations clés, notamment les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Les résultats de l’étude mettent en évidence une vulnérabilité accrue des enquêtés, résultant d’une combinaison de facteurs structurels, sociaux et comportementaux qui renforcent leur exposition aux risques.

Dans un environnement marqué par la stigmatisation, la discrimination et la criminalisation des relations sexuelles entre personnes de même sexe, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes amazighs développent des stratégies de dissimulation et d’invisibilisation. Ces mécanismes, bien qu’adaptatifs, entravent significativement leur accès à l’information, aux services de prévention et aux soins. Cette invisibilité est particulièrement marquée dans les régions du Sud, où le poids des normes sociales et le contrôle communautaire limitent davantage l’expression des identités et des pratiques sexuelles.

Sur le plan programmatique, l’étude met en évidence plusieurs lacunes majeures. Elle souligne notamment une connaissance encore incomplète du VIH et des moyens de prévention, en dépit d’une familiarité déclarée avec les IST. Le recours au dépistage du VIH demeure très limité, y compris parmi les individus exposés à des comportements à risque. Par ailleurs, des obstacles persistants entravent l’accès aux services de santé, notamment en termes de confidentialité, d’acceptabilité et d’adéquation aux besoins spécifiques des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Enfin, les interventions existantes peinent à intégrer la diversité des profils et des réalités territoriales, en particulier dans les zones marginalisées.

Les résultats mettent également en lumière des facteurs aggravants d’ordre psychosocial, tels que la détresse psychologique, le repli sur soi, la faible estime de soi et la peur du rejet social. Ces éléments influencent négativement les comportements de prévention et limitent le recours aux services de santé. Si la mobilité géographique et l’usage des technologies numériques constituent des stratégies d’adaptation, elles demeurent insuffisantes pour pallier les contraintes structurelles.

Dans ce contexte, l’étude identifie plusieurs axes prioritaires d’intervention : le renforcement de l’accès à des services de prévention, de dépistage et de soins intégrés, confidentiels et adaptés aux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ; le développement d’approches communautaires et d’initiatives d’éducation par les pairs ; l’amélioration de la qualité et de l’inclusivité de l’information en santé sexuelle et reproductive ; la réduction des barrières structurelles, notamment la stigmatisation et la discrimination ; ainsi que la production de données désagrégées permettant d’orienter plus efficacement les politiques publiques et les programmes.

L’étude met en évidence la valeur ajoutée des organisations communautaires dans l’atteinte des populations les plus marginalisées. Leur rôle est déterminant pour instaurer un climat de confiance, faciliter l’accès aux services et développer des interventions adaptées aux réalités locales.

En conclusion, cette recherche souligne l’urgence d’investissements ciblés, durables et fondés sur les droits humains en faveur des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes amazighs. Elle met en lumière la nécessité de réduire les inégalités d’accès aux services, de renforcer la prévention combinée et de soutenir des approches différenciées. À ce titre, elle constitue un outil stratégique pour orienter les financements et optimiser l’impact des programmes soutenus par les partenaires techniques et financiers dans la lutte contre le VIH en Tunisie.

Résumé exécutif

Des avancées significatives ont été enregistrées dans plusieurs pays, notamment dans les pays du Nord, en matière de reconnaissance et de protection des droits des personnes LGBTQI+. En Tunisie, en revanche, l’homosexualité, la bisexualité et les identités transgenres demeurent fortement stigmatisées, tant sur le plan social que juridique. Les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle, l’identité et l’expression de genre restent profondément ancrées dans les normes sociales.

Au quotidien, les personnes LGBTQI+ sont confrontées à diverses formes de marginalisation, allant des violences symboliques aux discriminations structurelles, en passant par la précarité socio-économique et la détresse psychologique. En l’absence de politiques publiques inclusives et de mécanismes efficaces de lutte contre l’homophobie et la transphobie, ces inégalités persistent et se reproduisent.

Par ailleurs, les violations des droits humains dont ces personnes sont victimes demeurent largement invisibilisées. Les actions de sensibilisation du grand public restent limitées, et les dispositifs institutionnels peinent à répondre de manière adéquate à leurs besoins spécifiques. De ce fait, les personnes LGBTQI+ se retrouvent souvent exclues des programmes de santé et d’accompagnement, malgré leur vulnérabilité avérée.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la présente étude exploratoire, menée par l’ATP+ au cours du premier trimestre 2026, dans le cadre du projet « Appui à la santé sexuelle et reproductive au profit des populations cibles amazighes ». Elle vise à documenter les formes de discrimination vécues par les hommes amazighs ayant des rapports sexuels avec des hommes, ainsi qu’à analyser les obstacles entravant leur accès aux services de santé sexuelle et reproductive. Les résultats obtenus ont vocation à alimenter une démarche de plaidoyer en faveur d’un accès équitable, inclusif et adapté aux services de santé.

La Tunisie, pays d’Afrique du Nord, s’étend sur une superficie de 162 155 km². Elle est bordée par la Libye au sud-est, l’Algérie à l’ouest, et la mer Méditerranée au nord et à l’est, avec un littoral d’environ 1 300 km. En 2024, la population est estimée à 11 972 169 habitants, avec un âge moyen de 35,5 ans et un âge médian de 35 ans1, traduisant une structure démographique relativement jeune.

Les Amazighs, population autochtone du pays, constituent aujourd’hui une minorité culturelle. Malgré un processus historique d’arabisation, leur héritage culturel persiste à travers diverses pratiques sociales. Toutefois, les transformations socio-économiques et les dynamiques migratoires ont contribué à redéfinir leurs modes de vie, avec une présence plus marquée dans le Sud-Est tunisien.

L’intersection entre l’identité amazighe et les pratiques sexuelles entre hommes demeure largement sous-documentée. Le cadre juridique tunisien, marqué par la pénalisation de l’homosexualité2, le recours à des pratiques médico-légales controversées telles que le test anal, ainsi que l’ambiguïté entourant la notion d’« outrage aux bonnes mœurs » 3, participe à la production d’une vulnérabilité structurelle et multidimensionnelle chez les personnes LGBTQI+4.

Par ailleurs, les recherches portant sur les populations LGBTQI+ en Tunisie restent limitées. Les études existantes s’inscrivent majoritairement dans une approche binaire du genre, marginalisant ainsi les expériences et les identités non conformes. À l’inverse, dans les pays du Nord, les « études gaies et lesbiennes », « études LGBT » et « études queer » se sont institutionnalisées en lien étroit avec les études de genre et les mouvements féministes.

Dans le cadre de la riposte au VIH/sida, la question de l’homosexualité masculine a été partiellement abordée sous l’angle de la santé publique, notamment à travers l’identification des populations clés, dont les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Ces initiatives ont permis la production de données empiriques visant à améliorer les stratégies de prévention et d’accompagnement.

Enfin, le contexte postrévolutionnaire a favorisé l’émergence de recherches portées par des organisations de la société civile engagées dans la défense des droits des personnes LGBTQI+. Ces travaux, souvent ancrés dans une logique d’action, ont exploré diverses dimensions de leurs conditions de vie. Néanmoins, la santé sexuelle et reproductive des personnes LGBTQI+ amazighes, en particulier des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, demeure un champ encore largement inexploré.


1  https://www.ins.tn/enquetes/recensement-general-de-la-population-et-de-lhabitat-2024

2  L’article 230 du Code pénal de 1913, dans sa version française – inspirée du Code pénal français de 1810 – prévoit que la sodomie entre adultes consentants est passible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à trois ans. Toutefois, les termes de cet article ne définissent pas explicitement la notion de « sodomie ». En revanche, la version arabe, qui fait autorité, en précise le sens en désignant explicitement l’homosexualité masculine (« al-liouat ») et l’homosexualité féminine (« al-mousahaka »). Bien que cette disposition ne soit pas appliquée de manière systématique, elle demeure une source de menace pour de nombreux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes.

3  Les personnes transgenres peuvent faire l’objet d’arrestations et de poursuites sur la base de chefs d’accusation tels que l’outrage public à la pudeur (article 226 du Code pénal) ou l’atteinte aux bonnes mœurs et à la morale publique (article 226 bis du Code pénal). Il convient de souligner que le Code pénal ne fournit pas de définition précise de la notion d’« outrage », ce qui laisse une large marge d’interprétation dans son application.

4  Selon le collectif civil pour les libertés individuelles, un peu plus d’une centaine de jugements ont été prononcés en 2019 sur la base de l’article 230. Collectif civil pour les libertés individuelles, Les libertés individuelles en 2019, Le danger des populistes, Tunis, Collectif civil pour les libertés individuelles, 2020.

En Tunisie, l’épidémie de VIH demeure à faible prévalence dans la population générale, mais elle est de type concentré, affectant de manière disproportionnée certaines populations clés. Le nombre de personnes vivant avec le VIH est estimé entre 7 000 et 8 000. Toutefois, seule une minorité connaît son statut sérologique (environ 28%), et à peine un quart bénéficie d’un traitement antirétroviral. Cette situation met en évidence un écart important entre les besoins en santé et l’accès effectif aux services de dépistage et de prise en charge.

L’épidémie est particulièrement concentrée parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, les travailleuses du sexe et les usagers de drogues injectables, qui présentent des niveaux de prévalence significativement plus élevés que la population générale. Cette concentration résulte d’un ensemble de facteurs structurels et sociaux, notamment la stigmatisation, la criminalisation de certains comportements, la marginalisation et les obstacles à l’accès à des services de prévention et de soins adaptés.

Ainsi, malgré un nombre global relativement limité de cas, l’épidémie de VIH en Tunisie demeure préoccupante. Elle se caractérise par un sous-dépistage important, des inégalités d’accès aux services de santé et un risque persistant de transmission, tant au sein des populations clés que dans la population générale.

Dans le cadre de la surveillance épidémiologique, la Direction des Soins de Santé de Base, à travers le Programme National de Lutte contre le Sida et les MST, a mené cinq cycles d’enquêtes de surveillance biologique et comportementale intégrée du VIH, en collaboration avec des associations partenaires. Ces enquêtes mettent en évidence une évolution différenciée de la prévalence du VIH selon les populations clés entre 2009 et 2021.

Les résultats montrent une augmentation globale de la prévalence chez les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (de 4,9% à 8%) et, de manière plus marquée, chez les usagers de drogues injectables (de 2,7% à 11,3%), traduisant une dynamique préoccupante au sein de ces groupes. En revanche, la prévalence chez les travailleuses du sexe demeure relativement faible et stable, malgré des fluctuations au cours de la période étudiée.

Ces tendances confirment le caractère concentré de l’épidémie et soulignent la nécessité de renforcer les interventions ciblées, notamment en matière de prévention, de dépistage et d’accès au traitement, en direction des populations les plus exposées.

Tableau n°1 : Évolution de la séroprévalence chez les populations clés (%)

 

2009

2011

2014

2018

2021

Hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes

4,9

13

9,1

11,2

8

Travailleuses du sexe

0,4

0,61

0,94

1,2

0,5

Usagers de drogues injectables

2,7

2,4

3,9

6

11,3

 

Quelle que soit l’approche méthodologique (qualitative ou quantitative), les données recueillies sur les hommes amazigs ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes reflètent seulement partiellement la réalité de cette population. En effet, certains individus peuvent être réticents à partager leur intimité ou à se dévoiler, ce qui limite la représentativité des informations obtenues. La population ayant accepté de participer à l’étude semble ainsi composée principalement d’hommes relativement ouverts sur le monde extérieur. De nombreux profils ont pu être sous-représentés, notamment ceux préférant la discrétion par crainte de discrimination ou de stigmatisation.

our être éligible à l’étude, les participants doivent répondre aux critères suivants :

– être de sexe masculin et d’origine amazighe ;

– être âgés de 18 ans ou plus ;

– résider dans les gouvernorats de Tataouine ou de Gabès ;

– déclarer avoir des rapports sexuels avec des hommes.

Il convient de souligner que l’expression « hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes » renvoie à une population plus large que celle des individus s’identifiant comme homosexuels. Cette terminologie privilégie une approche comportementale plutôt qu’identitaire, ce qui est particulièrement pertinent dans le cadre de la prévention du VIH/sida, où l’analyse des pratiques à risque prévaut sur les catégories d’identification sexuelle.

Ainsi, la catégorie des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes englobe une diversité de profils, incluant les hommes se définissant comme homosexuels, gays ou bisexuels, mais également ceux qui ne s’identifient pas à ces catégories, ainsi que les hommes impliqués dans des échanges sexuels transactionnels avec d’autres hommes. Les identités sexuelles étant des constructions sociales et culturelles, elles varient selon les individus et les contextes. De ce fait, certains hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes peuvent se considérer comme hétérosexuels, notamment afin de préserver leur statut social et leur conformité aux normes dominantes de masculinité.

Dans le contexte tunisien, les représentations sociales établissent souvent une distinction entre rôles sexuels dits « actifs » et « passifs ». Les individus associés au rôle « passif » sont fréquemment l’objet de stigmatisation et de discours péjoratifs, leur comportement étant perçu comme une transgression des normes de virilité1. À l’inverse, le rôle « actif » peut bénéficier d’une relative tolérance, voire d’une certaine valorisation sociale. Toutefois, cette dichotomie simplificatrice ne rend pas compte de la diversité des pratiques, des identités et des expériences vécues par les hommes concernés.

Par ailleurs, dans la société tunisienne, les relations sexuelles entre hommes peuvent faire l’objet d’une forme de tolérance implicite lorsqu’elles sont perçues comme non exclusives et compatibles avec les normes sociales, notamment le mariage. Elles sont parfois interprétées comme des pratiques circonstancielles, liées à la non-mixité des espaces sociaux, en particulier durant l’adolescence et la jeunesse, ainsi qu’aux contraintes sociales encadrant les interactions entre hommes et femmes2.


1  « En effet, la pénétration anale passive est souvent perçue comme une atteinte à la virilité ». International HIV/AIDS Alliance, ATL MST/SIDA – section de Tunis, Diagnostic communautaire participatif, Répondre aux besoins en santé sexuelle des Hommes ayant des relations Sexuelles avec des Hommes à Tunis, Tunis, International HIV/AIDS Alliance, ATL/SIDA – section de Tunis, 2006, p. 16.

2  « Située à mi-chemin entre une application libérale et répressive des dispositions légales à l’égard des homosexuels, la société tunisienne tolère l’acte homosexuel, pour autant qu’il demeure secret ». Office Fédéral des Réfugiés, Maghreb, Homosexualité et prostitution, Papier thématique, Berne-Wabern, Office Fédéral des Réfugiés, 2000, p. 7.

La collecte des données a été réalisée durant la dernière semaine de février et la première semaine de mars 2026. Elle s’est appuyée sur deux méthodes complémentaires : un questionnaire structuré et des entretiens semi-directifs, permettant de croiser les données quantitatives et qualitatives.

Le questionnaire

Le questionnaire a été élaboré autour de trois axes principaux :

– les caractéristiques sociodémographiques des participants ;

– la santé sexuelle et reproductive, incluant le dépistage du VIH ;

– l’accès aux préservatifs et lubrifiants.

Il a été administré auprès de 30 participants par une équipe composée de trois enquêteurs expérimentés et d’un superviseur affilié à l’ATP+. Les enquêteurs se sont présentés comme membres d’une association intervenant dans le domaine de la santé sexuelle et reproductive, afin de favoriser un climat de confiance et de faciliter la collecte des informations.

L’entretien semi-directif

Les entretiens semi-directifs ont été conduits dans le but d’approfondir et de contextualiser les données recueillies à travers le questionnaire. Seuls les participants ayant donné leur consentement ont été retenus pour cette phase qualitative. Les entretiens ont été réalisés à distance par l’expert en charge de l’étude. Au total, douze participants ont pris part à ces échanges.

Une formation préalable a été organisée au profit du superviseur et des enquêteurs. Elle a porté sur la maîtrise des outils de collecte, la compréhension des critères d’inclusion, ainsi que sur le respect des principes éthiques encadrant la recherche, notamment en contexte sensible.

La participation à l’étude était entièrement volontaire et reposait sur le consentement éclairé des participants. Une attention particulière a été accordée au respect de la confidentialité et de l’anonymat : aucune donnée nominative ou permettant l’identification des participants n’a été collectée. L’accès aux données individuelles a été strictement limité aux membres de l’équipe impliqués dans la collecte et l’analyse, conformément aux principes éthiques de la recherche.

es données recueillies montrent que 3,3% des participants ont moins de 20 ans, 26,7% appartiennent à la tranche 20‑24 ans, 43,3% à la tranche 25‑29 ans et 26,7% à la tranche 30‑34 ans. Bien que lhomosexualité concerne toutes les tranches d’âge de la population masculine, l’avancement en âge peut amener certains hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes à adopter davantage de discrétion dans leur vie sexuelle en raison du contrôle social. Ainsi, la jeunesse relative de la population enquêtée ne doit pas occulter le fait que les rapports sexuels entre hommes touchent également des hommes plus âgés.

Tableau n°2 : Âge des enquêtés

Âge

Effectif

 %

Moins de 20 ans

3,3

20-24 ans

8

26,7

25-29 ans

13

43,3

30-34 ans

8

26,7

Total

30

100,0

Concernant l’alphabétisation, 6,6% des enquêtés sont analphabètes. Ces individus peuvent rencontrer des difficultés pour accéder aux informations nécessaires au développement de comportements sexuels responsables et à la prévention des infections sexuellement transmissibles, dont le VIH/sida.

Tableau n°3 : Alphabétisme chez les enquêtés

 

Eff.

%

Oui

28

93,4

Non

2

6,6

Total

30

100,0

Le niveau d’instruction montre que 46,4% des participants ont suivi le cycle secondaire, 28,6% lenseignement supérieur et 10,7% une formation professionnelle. Ces niveaux dinstruction favorisent laccès à linformation, notamment sur la santé sexuelle et reproductive et le VIH/sida. Cependant, la stigmatisation et le silence autour des rapports sexuels entre hommes limitent l’impact de ces connaissances sur la réduction des comportements à risque.

Par ailleurs, 10,7% des enquêtés proviennent du deuxième cycle de l’enseignement de base et 3,6% du premier cycle. Ces participants, ayant connu un parcours scolaire limité, ont pu manquer les enseignements relatifs à la santé reproductive et disposent donc de moins doutils pour la prévention des infections sexuellement transmissibles.

Tableau n°4 : Niveau d’instruction des enquêtés

 

Effectif

%

1er cycle de l’enseignement de base

1

3,6

2ème cycle de l’enseignement de base

3

10,7

Secondaire

13

46,4

Supérieur

8

28,6

Formation professionnelle

3

10,7

Total

28

100,0

Les résultats de l’enquête indiquent que 43,3% des répondants sont actuellement en emploi, tandis que 33,3% se déclarent au chômage. Cette dernière proportion révèle une tendance préoccupante, particulièrement marquée chez les jeunes. Les difficultés socioéconomiques rencontrées par les personnes sans emploi constituent un frein important à leur processus d’autonomisation. Ainsi, dans un contexte de marché du travail contraignant, un nombre significatif de jeunes et de jeunes adultes éprouve des difficultés à atteindre l’indépendance financière et sociale.

Tableau n°5 : Profession des enquêtés

 

Effectif

%

Actif occupé

13

43,3

Chômage (a déjà travaillé)

9

30,0

Chômage (n’a jamais travaillé)

1

3,3

Élève / étudiant

5

16,7

Incapable de travailler pas pour des raisons de santé

2

6,7

Total

30

100,0

Les données recueillies indiquent que 66,8% des répondants vivent chez leurs parents, 20,0% résident dans leur propre logement, et 13,2% cohabitent avec des membres élargis de la famille ou des amis. Ces chiffres reflètent un niveau d’autonomisation limité au sein de la majorité des enquêtés.

Tableau n°6 : Lieu d’habitation des enquêtés

 

Effectif

%

Chez soi

6

20,0

Chez les parents

20

66,8

Chez des parents de la famille

2

6,6

Chez des amis

2

6,6

Total

30

100,0

Concernant l’état matrimonial, la grande majorité des enquêtés (80,0%) se déclare célibataire. Seuls 16,7% sont mariés et 3,3% se présentent comme fiancés. Il est à noter que, dans certains contextes sociaux, certains hommes choisissent le mariage sans renoncer à des relations sexuelles extraconjugales avec des partenaires du même sexe, dans un environnement où les rapports sexuels « exclusifs » entre hommes sont souvent stigmatisés et perçus comme une menace pour lordre social.

Tableau n°7 : État matrimonial des enquêtés

 

Effectif

%

Célibataire

24

80,0

Fiancé

1

3,3

Marié

5

16,7

Total

30

100,0

Dans ce contexte, les hommes amazighs ayant des rapports sexuels avec des hommes constituent une population vulnérable et encore peu documentée. À l’intersection de plusieurs facteurs de marginalisation – liés à l’appartenance ethnique, à l’orientation sexuelle et aux contraintes territoriales – ils font face à des obstacles spécifiques en matière d’accès à l’information, au dépistage et aux services de santé. C’est dans cette perspective que s’inscrit la présente étude, visant à mieux comprendre leurs réalités et à contribuer à l’adaptation des réponses en santé sexuelle et reproductive.

Malgré l’interdiction juridique, les relations sexuelles entre hommes persistent en Tunisie, y compris parmi les populations amazighes. Les motivations évoquées par les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes sont diverses et peuvent relever de l’attirance sexuelle, de l’indisponibilité de partenaires féminines ou encore de considérations matérielles. Certains hommes déclarent entretenir des relations multiples, à la fois avec des partenaires masculins et féminins, inscrivant ainsi leur sexualité dans des logiques complexes, souvent marquées par la discrétion.

Pour l’ensemble des hommes amazighs ayant des rapports sexuels avec des hommes interrogés, la sexualité demeure un sujet profondément tabou dans leur environnement social. Selon leurs témoignages, les normes culturelles dominantes imposent un silence quasi total autour de ces questions, en particulier lorsqu’il s’agit de relations entre hommes.

« Je vis dans un milieu conservateur. Dans ma région, tout le monde est éduqué pour ne pas parler de sexualité. Par respect des normes sociales, l’homosexualité ne peut pas être abordée. Si elle est évoquée en public, c’est uniquement pour être dénoncée. »

Le silence autour de l’homosexualité apparaît ainsi comme une constante dans les discours recueillis. L’intériorisation des normes sociales conduit ces hommes à éviter toute revendication explicite de leurs droits et à adopter des stratégies d’adaptation fondées sur la discrétion et l’invisibilité. Se conformer aux attentes sociales devient une condition implicite de leur intégration au sein du groupe.

« On s’habitue aux interdits. On s’adapte aux normes. Se cacher devient la règle. On sait que l’homosexualité existe, mais on fait semblant de ne pas être concerné. »

Plusieurs participants soulignent que cette chape de silence est particulièrement marquée dans les régions du Sud, où le contrôle social est perçu comme plus strict. Selon eux, ce contexte rend difficile toute démarche d’accompagnement ou de sensibilisation, dans la mesure où les questions liées à la sexualité, aux droits individuels et à la diversité des orientations sexuelles restent largement invisibilisées. Dans ces conditions, promouvoir une sexualité responsable et à moindre risque nécessite de dépasser ces tabous et d’adapter les interventions aux réalités socioculturelles locales.

« Je fais mes études supérieures à Tunis. Maintenant, je peux comparer entre le Sud et la capitale. Chez moi, je ne parle pas d’homosexualité. À Tunis, les choses sont différentes. J’ai appris à discuter de la sexualité avec beaucoup plus de liberté. »

Par ailleurs, les témoignages recueillis montrent que les hommes amazighs ayant connu une expérience de mobilité géographique, notamment vers les grandes villes, développent généralement une plus grande aisance à aborder les questions liées à l’homosexualité. Cette exposition à des environnements perçus comme plus ouverts favorise une certaine remise en question des normes sociales intériorisées. Toutefois, ces trajectoires demeurent minoritaires au sein de la population étudiée, la majorité des participants restant ancrée dans des contextes fortement contraints par les normes sociales.

Dans un contexte social marqué par la stigmatisation de l’homosexualité, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes développent des stratégies d’adaptation pour vivre leur sexualité, qu’elle soit assumée, dissimulée ou difficilement acceptée. Parmi les hommes amazighs interrogés, le silence, l’autocensure et la dissimulation de l’intimité apparaissent comme des mécanismes essentiels de protection, visant à éviter le rejet social et ses conséquences.

Les témoignages recueillis mettent en évidence le rôle central du groupe social dans la construction de l’identité individuelle. Dès le plus jeune âge, les normes collectives imposent des attentes strictes en matière de comportements et de masculinité, reléguant souvent l’épanouissement personnel au second plan. Dans ce contexte, la conformité sociale s’impose comme une condition de reconnaissance, au détriment de l’expression authentique de soi.

« J’ai très tôt appris à cacher mon orientation sexuelle. Mes fréquentations se font à l’extérieur de ma région. Je me suis habitué à mener une double vie. »

L’invisibilité devient ainsi une stratégie centrale. Les individus cherchent à projeter une image conforme aux normes sociales dominantes, tout en maintenant, dans la sphère privée, des pratiques et des expériences qui en sont en décalage. Cette situation engendre une forme de dualité identitaire, où coexistent une identité sociale affichée et une identité intime dissimulée.

« C’est important de respecter les autres, mais s’ils ne respectent pas la différence, je m’adapte à la situation. »

Le parcours de ces hommes est également marqué par une peur constante : peur d’être dévoilé, peur du rejet, peur de la marginalisation. Ces craintes contribuent à renforcer les stratégies de repli sur soi et limitent l’affirmation de leur individualité. Dans bien des cas, elles conduisent à une forme de renoncement partiel à leurs aspirations personnelles, au profit d’une adaptation aux normes dominantes.

« Nous vivons dans un milieu conservateur. L’hypocrisie sociale s’impose. Tout le monde a peur des autres, indépendamment de leurs pratiques. »

Les discours recueillis révèlent par ailleurs un malaise identitaire profond. Certains participants expriment un sentiment de confusion face aux modèles sociaux disponibles pour se définir, ainsi qu’un constat d’immobilisme des mentalités. L’image sociale des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes reste fortement dévalorisée, ce qui entrave la construction d’une estime de soi positive.

« Je ne me sens pas bien. Je souffre à cause de cette situation. Tôt ou tard, je quitterai cette région. »

Ainsi, le repli sur soi apparaît comme une conséquence directe des pressions sociales et des mécanismes de stigmatisation. Il se traduit par une méfiance accrue envers autrui, un isolement progressif et une fragilisation de la confiance en soi. Dans un environnement où l’homosexualité demeure largement rejetée, la construction identitaire et l’épanouissement personnel de ces hommes se trouvent profondément entravés.

Au-delà de ses effets sociaux, ce repli sur soi a des répercussions importantes sur la santé mentale et la santé sexuelle. L’isolement, la peur constante et la dissimulation de soi peuvent engendrer stress, anxiété, détresse psychologique et sentiment de solitude. Ces fragilités psychiques peuvent, à leur tour, influencer les comportements sexuels, en limitant la capacité à négocier l’usage du préservatif, à accéder à une information fiable ou à recourir aux services de dépistage. Par ailleurs, la peur du jugement ou de la stigmatisation dans les structures de santé dissuade de nombreux hommes de consulter, renforçant ainsi le sous-dépistage et les risques de transmission du VIH et des autres infections sexuellement transmissibles. Dans ce sens, le repli sur soi constitue non seulement une réponse sociale à la stigmatisation, mais également un facteur indirect de vulnérabilité face au VIH.

L’accès à une information fiable et complète en matière de santé sexuelle et reproductive constitue un levier essentiel pour la prévention des comportements à risque et la promotion de pratiques sexuelles plus sûres. Toutefois, en Tunisie, des réticences culturelles persistantes continuent de freiner la diffusion de ces informations, en particulier auprès des adolescents et des jeunes. Dans ce contexte, l’adoption de comportements sexuels responsables reste étroitement dépendante de la qualité, de la pertinence et de l’accessibilité des informations disponibles.

Dans le système éducatif tunisien, les questions liées à la reproduction, à la santé reproductive et au VIH sont abordées en neuvième année de l’enseignement de base, dans le cadre des cours de sciences de la vie et de la terre. Cet enseignement intervient généralement après l’entrée dans la puberté, laissant ainsi de nombreuses interrogations sans réponse durant des phases clés du développement des adolescents. Par ailleurs, les contenus dispensés se concentrent principalement sur les aspects biologiques de la reproduction et de la transmission de la vie.

De ce fait, des dimensions essentielles de la sexualité – telles que les relations affectives, le désir, le plaisir, l’identité de genre, l’orientation sexuelle ou encore les violences sexuelles –demeurent largement absentes des programmes scolaires. Cette approche partielle limite la capacité des jeunes à appréhender la sexualité dans toute sa complexité et à développer des comportements éclairés. À cela s’ajoute l’utilisation de terminologies stigmatisantes dans certains supports pédagogiques, notamment pour désigner les personnes homosexuelles, ce qui contribue à renforcer les préjugés et à perpétuer des représentations discriminatoires, en contradiction avec les principes des droits humains.

« L’enseignement est déconnecté de la réalité… Il y a des choses importantes qui ne sont pas traitées suffisamment en classe… L’éducation sexuelle est très importante. Malheureusement, l’école n’est pas en train de jouer son rôle dans ce domaine. »

S’agissant des sources d’information, les données recueillies montrent que l’internet constitue le principal canal d’accès (53,3%), suivi des programmes scolaires (50,0%). Les médias traditionnels sont cités par 33,0% des participants, les activités de sensibilisation organisées par les associations par 30,0%, tandis que les supports imprimés (dépliants, affiches) restent marginaux (13,3%). Le recours aux professionnels de santé ou aux entretiens individualisés demeure très limité.

Ces résultats traduisent une dépendance importante à des sources d’information informelles ou non encadrées, dont la fiabilité peut varier. Ils révèlent également les limites des dispositifs institutionnels et communautaires à atteindre efficacement cette population.

Tableau n°8 : Sources d’informations relatives à la santé sexuelle et reproductive

 

Effectif

%

Dans le cadre des programmes scolaires

15

50,0

Dans le cadre d’une activité de sensibilisation collective organisée par une association

9

30,0

Dans le cadre d’un entretien privé avec un représentant d’une association

1

3,3

Lors du test de dépistage gratuit et anonyme du VIH

Auprès d’un médecin

2

6,6

Publications (dépliants, affiches…)

4

13,3

Médias traditionnels

10

33,0

Internet

16

53,3

Plus largement, les stratégies actuelles d’information et de sensibilisation peinent à prendre en compte la diversité des profils, des pratiques et des besoins des jeunes, notamment en fonction du niveau d’instruction, du genre, de l’orientation sexuelle ou du contexte socioculturel. Dans un environnement marqué par la stigmatisation des relations sexuelles entre hommes et par leur invisibilisation dans les discours publics, de nombreux hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes se retrouvent exclus des messages de prévention.

La peur du jugement et de la discrimination constitue un obstacle majeur à l’accès à l’information et aux services. Elle dissuade les individus de solliciter des professionnels ou des structures d’accompagnement, les conduisant à s’informer de manière isolée, souvent via internet, sans garantie de qualité ou d’adéquation des contenus.

« Je ne me suis jamais adressé à quelqu’un pour m’informer sur ma sexualité. Je n’ai pas le courage. J’essaye de m’informer uniquement sur internet. »

Cette situation a des implications directes sur la santé sexuelle et la prévention du VIH. L’insuffisance d’informations adaptées, combinée à l’isolement et à la stigmatisation, limite l’adoption de comportements protecteurs, tels que l’usage systématique du préservatif ou le recours au dépistage. En ce sens, le déficit d’accès à une éducation sexuelle inclusive et contextualisée constitue un facteur structurel de vulnérabilité, contribuant au maintien des risques d’infection au VIH et aux autres infections sexuellement transmissibles au sein de cette population.

Concernant la connaissance des infections sexuellement transmissibles, 90,0% des enquêtés déclarent les connaître, tandis que 10,0% ne les connaissent pas.

Tableau n°9 : Connaissance des IST

 

Effectif

%

Oui

27

90,0

Non

3

10,0

Total

30

100,0

En revanche, 23,3% des enquêtés ignorent lexistence du VIH/sida, malgré lattention portée à ce virus depuis sa découverte. Cette méconnaissance concerne principalement les personnes nayant pas fréquenté l’école primaire ou ayant interrompu le second cycle de l’enseignement de base. Cela illustre les limites des initiatives de prévention qui peinent à atteindre les jeunes, en particulier ceux ayant un faible niveau d’instruction.

Tableau n°10 : Connaissance du VIH/sida

 

Effectif

%

Oui

23

76,7

Non

7

23,3

Total

30

100,0

Quant à la connaissance des lieux où effectuer le test de dépistage du VIH, parmi les enquêtés informés sur le VIH/sida, 73,9% citent en premier lieu lhôpital, 39,1% le centre de dépistage anonyme et gratuit, 21,7% le laboratoire danalyses privé, et 4,3% chacun le centre de don du sang ou le cabinet médical privé. Il est important de souligner que la connaissance de ces lieux ne signifie pas que les personnes ont réellement effectué le test, même parmi celles exposées à des risques élevés.

Tableau n°11 : Connaissance d’endroit de pratique du test de dépistage du VIH

 

Effectif

%

Hôpital

17

73,9

Centre de dépistage anonyme et gratuit

9

39,1

Cabinet médical privé

1

4,3

Laboratoire d’analyse privé

5

21,7

Centre de don du sang

1

4,3

Parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ayant déclaré avoir entendu parler du VIH/sida, une large majorité (82,6%) n’a jamais effectué de test de dépistage. En revanche, l’ensemble des enquêtés ayant déclaré avoir réalisé ce test affirme avoir eu connaissance de leur statut sérologique.

Ces résultats indiquent que le recours au dépistage du VIH demeure limité et peine à s’inscrire dans les pratiques, y compris chez les individus exposés à des comportements à risque. Or, un diagnostic tardif de l’infection par le VIH réduit l’efficacité des traitements et augmente le risque de transmission au sein de la population.

Tableau n°12 : Pratique du test de dépistage du VIH

 

Effectif

%

Oui

4

19,4

Non

19

82,6

Total

23

100,0

Parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes et ayant déclaré connaître le VIH/sida, seulement 34,8% expriment lintention de réaliser un test de dépistage anonyme du VIH, tandis que 65,2% ne prévoient pas de le faire. Ces résultats montrent que la majorité des enquêtés reste réticente au dépistage, ce qui révèle un obstacle important à la prévention et au suivi médical dans ce groupe. Cette faible intention de dépistage peut s’expliquer par plusieurs facteurs, notamment la peur du résultat, la stigmatisation sociale associée au VIH, le manque de confiance dans la confidentialité des services de dépistage, ainsi que l’insuffisance de sensibilisation à l’importance du test.

Tableau n°13 : Intention de réaliser un test de dépistage anonyme du VIH

 

Effectif

%

Oui

8

34,8

Non

15

65,2

Total

23

100,0

Les enquêtés ont été interrogés sur leurs espaces et structures préférés pour recevoir des informations en santé sexuelle et reproductive. Les résultats montrent que le centre de dépistage anonyme et gratuit est le plus cité (53,3%), suivi des espaces privés de santé (30,0%), des hôpitaux (23,3%) et des associations (16,6%). Ces préférences indiquent limportance de services accessibles, confidentiels et adaptés aux besoins des populations vulnérables.

Tableau n°14 : Espaces et structures préférés pour la réception d’informations en matière de santé sexuelle et reproductive

 

Effectif

%

Hôpitaux

7

23,3

Espaces privés de santé

9

30,0

Associations

5

16,6

Centres de dépistage anonyme et gratuit

16

53,3

En Tunisie, l’accessibilité aux préservatifs reste confrontée à divers obstacles, malgré leur commercialisation en dehors des pharmacies depuis 20091.

S’agissant de la connaissance des points d’approvisionnement, les données recueillies montrent que 83,3% des enquêtés déclarent savoir où se procurer des préservatifs, tandis que 16,7% ne disposent pas de cette information. Ce niveau de connaissance relativement élevé constitue un élément favorable à la prévention des infections sexuellement transmissibles, bien qu’il ne garantisse pas nécessairement un usage effectif et régulier.

Tableau n°15 : Connaissance d’un lieu ou d’une personne fournissant des préservatifs

 

Effectif

%

Oui

25

83,3

Non

5

16,7

Total

30

100,0

En ce qui concerne les lieux ou personnes auprès desquels les enquêtés peuvent effectivement se procurer des préservatifs, la pharmacie apparaît comme la principale source (84,0%), suivie des associations (40,0%), des grandes surfaces (20,0%), de l’Office National de la Famille et de la Population (16,0%), des éducateurs pairs (12,0%) et, dans une moindre mesure, des amis (4,0%). Ces résultats mettent en évidence le rôle central des pharmacies dans l’accès aux préservatifs, en raison de leur disponibilité et de leur accessibilité géographique. Toutefois, le recours aux associations et aux structures publiques, bien que moins fréquent, demeure essentiel, notamment pour les populations vulnérables, en offrant souvent un accès gratuit ou accompagné. Les canaux informels, tels que les amis ou les éducateurs pairs, restent marginalisés, ce qui peut limiter les opportunités d’accès dans des contextes marqués par la stigmatisation.

Tableau n°16 : Lieux ou personnes auprès desquels les enquêtés peuvent se procurer des préservatifs

 

Effectif

%

Pharmacie

21

84,0

ONFP

4

16,0

Association

10

40,0

Grande surface

5

20,0

Éducateur pair

3

12,0

Ami

1

4,0


1  Circulaire n°2/2009 (9 janvier 2009) du Ministre du Commerce et de l’Artisanat et du Ministre de la Santé Publique sur la commercialisation des produits parapharmaceutiques.

L’utilisation de lubrifiants à base d’eau est fortement recommandée lors des rapports sexuels anaux, car elle facilite la pénétration, améliore le confort et réduit le risque de rupture du préservatif. En revanche, le recours à des lubrifiants à base d’huile – tels que la vaseline ou certaines huiles de cuisson – demeure observé dans certains cas, bien qu’ils soient susceptibles d’altérer le latex et d’augmenter ainsi le risque de rupture du préservatif.

Les données recueillies montrent que 56,6% des enquêtés déclarent connaître un lieu ou une personne pouvant fournir du lubrifiant, tandis que 43,4% ne disposent pas de cette information. Si ce niveau de connaissance peut être considéré comme relativement limité comparé à celui observé pour les préservatifs, il constitue néanmoins un indicateur important du potentiel d’accès à cet outil de prévention. Toutefois, la connaissance d’un point de distribution ne garantit pas un accès effectif, dans la mesure où des facteurs tels que le coût, la nécessité de discrétion ou encore la stigmatisation sociale peuvent freiner son acquisition et son utilisation.

Tableau n°17 : Connaissance d’un lieu ou d’une personne fournissant le produit lubrifiant

 

Effectif

%

Oui

17

56,6

Non

13

43,4

Total

30

100,0

S’agissant des sources d’approvisionnement, la pharmacie apparaît comme le principal lieu de procuration (76,5%), suivie des grandes surfaces (29,4%) et des associations (23,3%). Les éducateurs pairs ne représentent qu’une source marginale (5,9%). Ces résultats mettent en évidence une concentration de l’accès aux lubrifiants dans les circuits commerciaux classiques, tandis que les canaux communautaires ou associatifs restent relativement sous-utilisés. Cette situation peut limiter l’accès des populations les plus vulnérables, notamment celles confrontées à des contraintes économiques ou à la peur du jugement social.

Tableau n°18 : Lieux ou personnes auprès desquels les enquêtés peuvent se procurer le produit lubrifiant

 

Effectif

%

Pharmacie

13

76,5

Association

7

23,3

Grande surface

5

29,4

Éducateur pair

1

5,9

En Tunisie, notamment dans les grandes villes du littoral, les lieux de rencontre entre hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes tendent à se multiplier, malgré un contexte social marqué par l’homophobie. Dans ces espaces urbains, des codes implicites facilitent les interactions et les prises de contact, offrant ainsi une certaine visibilité relative à ces pratiques.

Cette dynamique contraste fortement avec la situation observée dans les régions du Sud. Pour les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes interrogés, l’absence de lieux de rencontre visibles dans leur région d’origine ne signifie pas l’absence de relations sexuelles entre hommes, mais plutôt leur relégation à la sphère privée et clandestine. Cette invisibilisation s’explique par un contrôle social plus strict, un attachement marqué aux normes collectives et une forte pression communautaire qui restreint l’expression de la sexualité.

« Les gens se connaissent. On évite d’aborder l’homosexualité pour ne pas être identifié. Il y a un monde entre le dit et le non-dit. Les interdits sont nombreux. L’homosexualité est dans l’esprit de plusieurs personnes. Mais elle doit être camouflée… L’hypocrisie sociale est présente dans la vie de tout le monde. »

Selon les témoignages, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes développent des stratégies d’adaptation basées sur la discrétion et, souvent, la mobilité géographique. Le déplacement vers des espaces urbains, notamment pour les études ou le travail, constitue une opportunité d’accéder à des environnements plus ouverts, propices à l’expression de soi.

« Au Sud, on n’a pas de lieux de rencontre. Les homos se cachent. J’ai eu quelques expériences dans mon entourage dans la discrétion totale… Le premier pas est toujours compliqué… J’ai découvert la drague lorsque j’ai poursuivi mes études supérieures dans une région plus ouverte. »

Parallèlement, le développement des technologies de l’information et de la communication transforme profondément les modalités de rencontre et de socialisation. Les espaces numériques – sites de discussion, forums et applications – offrent de nouvelles possibilités d’interaction, permettant aux individus d’échanger plus librement sur leurs expériences et pratiques. L’anonymat relatif qu’ils procurent favorise la prise de parole et réduit partiellement les contraintes liées au regard social.

« Avant, j’ai eu quelques expériences dans mon entourage avec des personnes qui se disent hétérosexuelles. Aujourd’hui, mes rencontres se font principalement via des applications. »

Ainsi, les transformations technologiques, combinées aux inégalités territoriales, redéfinissent les modalités de rencontre et d’expression de la sexualité. Elles révèlent également les stratégies d’adaptation développées par les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes pour faire face aux contraintes sociales, tout en soulignant l’importance de considérer à la fois les dimensions spatiales et numériques dans l’analyse des pratiques sexuelles et des risques associés, y compris pour la santé sexuelle et la prévention du VIH.

La grande majorité des interviewés a exprimé le souhait de quitter leur région d’origine pour se rendre dans les grandes villes ou à l’étranger. Cette volonté traduit une démarche de fuite face à la stigmatisation et à la discrimination quotidiennes, ainsi qu’un désir de vivre dans un environnement où leurs droits fondamentaux sont respectés. Ces individus recherchent des contextes offrant plus de liberté, de reconnaissance et de dignité humaine, loin du contrôle social et des contraintes imposées par leur milieu d’origine.

« Je ne me sens pas bien ici. Je souffre à cause des contraintes sociales pesantes. La peur de la société est dure à supporter. L’idée de l’émigration est toujours présente. Partir est la seule solution pour échapper au contrôle de la société. »

« Le rejet de la société influe sur l’état psychique des homosexuels. Ce rejet les rend renfermés et les pousse à l’isolement. Beaucoup d’homosexuels pensent à quitter la Tunisie pour des pays plus tolérants afin de se sentir libres. »

Cette aspiration à la mobilité met en évidence l’impact psychologique du rejet social et souligne le rôle de l’environnement dans la construction de l’identité et du bien-être des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. Elle illustre également comment la recherche d’espaces plus ouverts peut être perçue comme une stratégie de survie face à la stigmatisation, contribuant à préserver la santé mentale et à favoriser des pratiques sexuelles plus sûres.

Conclusion

En Tunisie, l’homosexualité demeure à la fois socialement stigmatisée et juridiquement réprimée, mais elle continue de faire partie des pratiques de certains hommes. Chez les hommes amazighs ayant des rapports sexuels avec des hommes, cette situation se traduit par une double marginalisation, à la fois ethnique et sexuelle, qui renforce leur invisibilité et limite leur accès aux programmes de santé sexuelle et reproductive.

Ces hommes peuvent entretenir des relations multiples, avec des partenaires masculins et féminins, ce qui les expose, eux-mêmes et leurs partenaires, à un risque accru d’infections sexuellement transmissibles. La fidélité et l’expression de l’amour sont souvent compromises par les normes sociales et les obstacles psychologiques, tandis que l’adoption de comportements protecteurs reste étroitement liée à l’acceptation de leur orientation et à la participation à des réseaux communautaires.

L’homophobie, qu’elle soit légale ou sociale, constitue un facteur majeur de vulnérabilité : violence, ostracisme et peur du jugement poussent de nombreux hommes à cacher leur orientation, limitant ainsi leur accès à l’information, aux services de prévention et aux moyens de protection.

La vulnérabilité des hommes amazighs ayant des rapports sexuels avec des hommes ne se limite pas à un déficit de connaissances en santé sexuelle. Elle est également renforcée par la précarité socio-économique, la fragilité psychologique et le repli sur soi, qui restreignent l’accès aux protections et augmentent les risques liés au VIH et aux autres IST.

Ces constats soulignent l’urgence de mettre en place des interventions ciblées, culturellement adaptées et inclusives, visant à soutenir cette population marginalisée, améliorer leur santé sexuelle et reproductive, et promouvoir un environnement plus respectueux de leurs droits et de leur dignité.

En Tunisie, les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, y compris les hommes amazighs, évoluent souvent dans des environnements hostiles et subissent stigmatisation, discrimination et exclusion sociale. Pour améliorer leur qualité de vie et réduire les risques sanitaires, il est essentiel de mettre en œuvre des actions coordonnées dans quatre domaines complémentaires :

1. Droits humains et cadre juridique

§ Intégration dans les mécanismes nationaux de protection : Assurer que les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes soient explicitement pris en compte dans le mandat des institutions nationales des droits humains et des mécanismes anti-discrimination.

§ Réforme législative : Réviser la législation pour lever la criminalisation des rapports sexuels consensuels entre adultes, protéger la vie privée et garantir la non-discrimination fondée sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre.

§ Protection effective contre la violence et l’exclusion : Mettre en place des procédures accessibles de plainte et de recours pour les victimes de violences ou de discriminations, avec suivi et sanctions appropriées.

§ Promotion des normes internationales : Harmoniser la législation et les pratiques institutionnelles avec les standards internationaux relatifs aux droits humains, y compris les recommandations de l’ONU sur la protection des minorités sexuelles.

2. Information, éducation et communication

§ Campagnes de sensibilisation inclusives : Développer des campagnes pour lutter contre l’homophobie et la stigmatisation, en mobilisant des leaders d’opinion et des acteurs communautaires.

§ Formation ciblée des professionnel.le.s : Former les professionnels de la santé, de l’éducation, de la police et des médias à l’orientation sexuelle, à l’identité de genre et aux besoins spécifiques des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes.

§ Supports éducatifs co-construits : Créer et diffuser des outils pédagogiques conçus avec les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes pour promouvoir des pratiques sexuelles à moindre risque, prévenir le VIH/sida, les IST et les hépatites, et renforcer l’information sur la santé mentale.

§ Mobilisation des médias : Encourager les médias traditionnels et numériques à relayer des messages inclusifs et respectueux des droits des minorités sexuelles.

3. Accès aux services de santé

Disponibilité et gratuité des moyens de prévention : Assurer l’accès gratuit et confidentiel aux préservatifs, lubrifiants et autres dispositifs de prévention, avec promotion de leur usage correct et régulier.

Structures spécialisées adaptées : Développer des centres ou unités de santé offrant un suivi psychologique et médical complet, incluant prévention, dépistage et traitement du VIH/sida, des IST et des hépatites.

Services de dépistage gratuits et confidentiels : Garantir un accès gratuit, anonyme et régulier au dépistage et aux soins, avec une information claire sur la confidentialité et le respect des droits des usagers.

Sensibilisation à la santé mentale : Intégrer un accompagnement psychologique pour répondre à l’anxiété, au stress et à l’isolement social, facteurs amplifiant les risques sanitaires.

4. Participation communautaire et empowerment

§ Inclusion dans la conception des programmes : Impliquer les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des programmes, tout en respectant leur anonymat et leur sécurité.

§ Éducation par les pairs : Renforcer l’éducation par les pairs pour diffuser des pratiques sexuelles plus sûres, fournir un soutien psychosocial et promouvoir les droits humains.

§ Création de réseaux communautaires inclusifs : Encourager la constitution de réseaux locaux et nationaux offrant information, soutien psychologique, défense des droits et accès aux services de santé.

§ Promotion de la mobilité et de l’accès aux environnements sûrs : Identifier et soutenir des espaces et cadres numériques où les hommes peuvent s’exprimer et socialiser en toute sécurité.

ADLI, Les associations LGBTQI++ en Tunisie, émergence d’un nouveau militantisme humain, Tunis, ADLI, 2017.

Alliance internationale de Lutte contre le Sida, Faire preuve de résultats pour les projets à base communautaire, Appui technique pour le Programme MENA de l’Alliance, Rapport Tunisie, Tunis, ATL MST/SIDA – section de Tunis, Alliance internationale de Lutte contre le Sida, 2012.

ATL MST/SIDA – section de Tunis, Analyse de la situation de la vulnérabilité des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, Étude socio-anthropologique, Tunis, ONUSIDA, ATL MST/SIDA – section de Tunis, Tunis, 2007.

ATL MST/SIDA – section de Tunis, Enquête sérocomportementale auprès des les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, Tunis, DSSB, ATL MST/SIDA – section de Tunis, GFATM, ONUSIDA, 2009.

ATL MST/SIDA – section de Tunis, Enquête sérocomportementale du VIH auprès des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, Tunis, PNLS/MST, ATL MST/SIDA – section de Tunis, GFATM, ONUSIDA, 2012.

ATP+, Cartographie des sites de la population transgenre en Tunisie, Tunis, ATP+, 2019.

Collectif civil pour les libertés individuelles, Les libertés individuelles en 2019, Le danger des populistes, Tunis, Collectif civil pour les libertés individuelles, 2020.

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KHOUILI Ramy, LEVINE-SPOUND Daniel, Article 230 : une histoire de la criminalisation de l’homosexualité en Tunisie, Tunis, Simpact, 2019.

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ATP+

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